Une amie enceinte - Séfanie Racine

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Une amie enceinte

Une amie enceinte - Séfanie Racine

Ce qui m’était arrivé de plus bizarre dans la vie, c’était de revoir une bonne camarade de classe, cinq ans après avoir quitté le cégep, dans un magasin à grande surface, enceinte jusqu’aux yeux. Je ne sais pourquoi, je ressentais une gêne profonde d’aller lui parler. Entre-temps, je sentais monter en moi une sorte de fou rire incompréhensible, ne pouvant admettre de la voir dans cet état. J’allais me cacher dans des rayons où je pensais qu’il serait peu probable qu’elle y passe. Mauvaise idée. Elle venait acheter un T-shirt gigantesque. Je ne sais combien de X, pour finir par L. Je lui tournais le dos et faisais semblant de regarder quelques vêtements. C’est à ce moment-là qu’elle me lança : ne fais pas semblant ! Je me retournais, en simulant un étonnement et une surprise, que je me surprenais moi-même de savoir-faire. Elle avait un sourire pincé au coin de la lèvre. Son regard soulignait bien l’ennui d’une personne à qui il ne fallait pas trop chercher à la lui faire. Je la saluais, en soulevant assez les fesses pour rester assez éloignée de son ventre proéminent. Elle me donna son panier à pousser, et me demanda de l’aider à passer en caisse et à mettre ses affaires dans le coffre de sa voiture.

Alors que je voulais lui dire revoir, elle me demanda de prendre le volant, car elle était fatiguée de conduire. Son gros ventre l’obligeait à tirer ses bras devant, trop longtemps. Elle me donna l’adresse d’un dentiste Côte-Vertu, chez qui elle avait rendez-vous dans la demi-heure. Lorsque je me garais et lui tendais les clés, elle me demanda de l’accompagner jusqu’au cabinet du dentiste, et de rester dans la salle d’attente. Lorsque venait son tour, elle me donna son sac à garder. Je commençais sérieusement à trouver le temps long. À peine deux minutes plus tard, je l’entendais crier. Elle sortait de la pièce la main sur le bas de son ventre. Mon sang ne fit qu’un tour. Je me voyais déjà être dans l’obligation de l’emmener à l’hôpital pour accoucher. Elle courait en titubant vers les toilettes. Grâce à Dieu, ce n’était qu’une alerte pipi. Sans m’en rendre compte, je faisais une prière, afin qu’elle puisse avoir l’esprit de me lâcher. En sortant des toilettes, elle me fit un sourire. Elle était tout en joie de m’avoir fait faire une frayeur. Je restais l’oreille alerte pendant tout le temps où elle restait avec le dentiste. Au cas où… Lorsque je rentrais chez moi, à minuit passé, je me suis remémoré les raisons pour lesquelles nous nous étions perdues de vue.